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Le Maroc et les États-Unis : Faithfully yours…

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Monday, November 21, 2016, 7:18
L'article publié dans Maroc. Lire toutes les articles de cette catégorie : Maroc.

L’élection de Donald Trump a non seulement surpris, elle a surtout secoué le monde entier jusqu’à plonger dans un doute ravageur l’avenir de la COP22. A Marrakech, la question n’est plus de savoir comment mettre en application l’accord de Paris de 2015, mais plutôt comment sauver cet accord lui-même. Avec la COP22, le Maroc s’apprêtait à entrer dans le temps mondial, mais Trump l’a trompé ! Le destin de l’humanité dépendrait-il du bon vouloir de Superman Trump ? Seul l’avenir nous le dira.
Cela étant dit, il y a dans ce télescopage de quoi méditer sur la nature des relations entre le Royaume et les Etats-Unis. Autant les écrits sur les rapports des deux pays sont rares, autant la nature des liens qui les unissent est profonde. Le peu de travaux qui existent inscrivent le Maroc dans le suivisme politique théorisé par l’école de la dépendance.

Malgré les frilosités passagères et le chaud et le froid que les Etats-Unis soufflent sur leurs relations avec le Maroc, celles-ci sont maintenues au beau fixe. Elles démontrent au besoin qu’un État comme le Maroc peut tirer profit de certaines positions lui permettant une reconnaissance des puissances mondiales.

Géographie, chère géographie

Durant toute son histoire, la géographie a incessamment façonné la pratique de la politique étrangère marocaine. Le maintien de liens entre le Royaume Chérifien et d’autres États s’explique, en partie, par l’intangibilité du facteur territorial. Les contraintes de la géographie prescrivent avec acuité l’ouverture du pays. Sa position isthmique en fait un carrefour stratégique. Son emplacement à la croisée des voies maritimes les plus fréquentées du globe le prédisposent à une vocation d’État marchand, transitaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Orient.

« Le Maroc, disait Michel Jobert (1995), est installé sur deux mers à l’Occident et au nord de l’Afrique, à une grande enjambée de l’Europe, face aux côtes américaines que le progrès des transports a prodigieusement rapprochées. » Une évidence conduit à rappeler qu’un État peut conduire, produire une grande diversité de politiques extérieures selon l’inspiration du moment. Mais, il n’en est qu’une qui soit immuable, celle qui se situe au lieu commun de la géographie, de la population, avec son Histoire et sa culture. Hassan II écrivait en substance dans Le Défi : « (…) Aujourd’hui le Maroc reprend la place qui était géographiquement, historiquement, politiquement la sienne : il est redevenu une nation de synthèse, une communauté de liaison entre l’orient et l’occident. »

Les relations entre le Maroc et les États-Unis jouissent d’une profondeur historique réelle. L’évocation du traité le plus ancien toujours en vigueur entre les deux pays rappelle que le Maroc est le premier pays à reconnaître la jeune nation américaine. L’engagement du Maroc auprès des États-Unis est scellé dès les premiers contacts entre le Sultan Mohamed III et le Président Georges Washington. Ce dernier, après avoir sollicité l’intervention du Sultan auprès de Tripoli et de Tunis pour assurer la liberté de navigation aux navires américains en Méditerranée, déclare : « nous nous flattons à juste titre de pouvoir progressivement devenir utiles à nos amis ».

De l’importance de cette position géographique, le Royaume va encore tirer profit lors des réunions des Alliés précédant le débarquement du 6 juin 1944. En effet, c’est à Casablanca que se tenait la Conférence d’Anfa en janvier 1943. Le président Roosevelt et le Premier ministre Churchill y avaient adopté les plans de l’ultime bataille contre l’Allemagne nazie. La reddition sans condition : telle était la formule adoptée lors de cette conférence et qui était appliquée plus tard aux puissances de l’Axe. Les deux leaders avaient également consacré le leadership de De Gaulle sur la résistance française après de tumultueuses négociations où il avait failli perdre le commandement au profit du général Giraud. Pour Mohamed V, prendre part à la guerre contre le nazisme est une occasion de sensibiliser la conscience française quant aux aspirations des colonies. Il considère que sous occupation nazie, la France serait plus que jamais prête à rétrocéder au Maroc sa liberté.

Au-delà de l’indépendance, le Sultan compte beaucoup sur son rapprochement avec Roosevelt. Dans ses Mémoires de guerre (Tome II, 1999), De Gaulle évoque les capacités d’adaptation du Sultan Mohamed V en ces termes : « A le voir et à l’entendre, parfois ardent, parfois prudent, toujours habile, on sentait qu’il était prêt à s’accorder avec quiconque l’aiderait à jouer ce rôle, mais capable de déployer beaucoup d’obstination à l’encontre de ceux qui voudraient s’y opposer. D’ailleurs, il admirait la France et croyait à son relèvement, et n’imaginait pas que le Maroc pût se passer d’elle. S’il avait, à tout hasard, prêté l’oreille à certains avis que l’Allemagne, dans ses triomphes, lui avait fait parvenir, et écouté, lors de la conférence d’Anfa, les insinuations de Roosevelt, il s’était cependant montré fidèle à notre pays (…). » Réputé pour son anticolonialisme affiché, Roosevelt se révèle être un appui supplémentaire au service du projet d’indépendance sur lequel le Maroc lève le voile, le 11 janvier 1944, en adressant le Manifeste d’Indépendance à la France. L’enjeu y était double. Il ne s’agissait pas uniquement de l’indépendance du pays, mais aussi de la centralité de la monarchie dans le régime politique d’un Maroc indépendant.

La France occupée voit d’un mauvais œil le rapprochement du Roi avec les Alliés ainsi que leurs rencontres sur le sol marocain. Ces derniers réussirent néanmoins à se déployer sur la base militaire française de Kénitra (anciennement Port Lyautey). Les forces américaines l’utilisèrent durant la 2ème guerre mondiale. Pendant la guerre froide, elle se transformera en une importante base militaire aérienne du Strategic Air Command SAC qui était une chaîne d’aérodromes militaires stratégiques d’où décollaient 24h/24h des avions de chasse afin de contrecarrer les plans d’attaque de l’ex-URSS.

Au lendemain de l’indépendance du Maroc en 1956, Eisenhower, Président des États-Unis à deux reprises en 1952 et en 1956 et anciennement Général en Chef de toutes les Forces militaires Alliées en Afrique du Nord en 1943, négocia avec Mohammed V, l’éventuel retrait des troupes américaines du Maroc et la fermeture échelonnée sur une période adéquate et stratégique des bases américaines situées au Maroc depuis l’opération Torch. Cette dernière a été dirigée le 5 novembre 1942 par le général Dwight D. Eisenhower alors général. L’opération devait débarquer plus de 100.000 hommes au Maroc et en Algérie. La mission de débarquement ouest (au Maroc), était sous la responsabilité du général américain George Patton. Le débarquement devait avoir lieu à Safi, à Casablanca, à Fédala, à Pont Blondin et à Mehdia près de Port Lyautey (aujourd´hui, Kénitra). Le débarquement au Maroc devait servir à établir une tête de pont permanente, assurer la protection du couloir méditerranéen et soutenir les forces britanniques qui combattent au désert les troupes du général Rommel.

Le paradoxe relationnel

Disons-le vite, les relations entre les deux pays sont unijambistes. D’un côté, il y a une sorte de testament historique qui fait du Maroc l’allié for all seasons des États-Unis ; de l’autre côté, un soutien frileux aux revendications politiques légitimes du Royaume et à son développement économique. Les chiffres montrent que le présent des relations maroco-américaines souffre des écueils. Selon l’Office des Changes marocain, entre 2000 et 2002, le volume global des exportations du Maroc n’a pas dépassé 3 milliards de dirhams.

L’intégration en termes d’échanges commerciaux et de flux d’investissement a été boostée par la signature d’un accord de libre-échange entre le Royaume et les États-Unis, entré en vigueur en 2006. La part des exportations du Maroc vers les ‫États-Unis‬ dans le total des exportations marocaines est passée de 2% en 2006 à près de 4% en moyenne sur la période 2012-2014 alors que la part des importations est passée de 4,5% à 7%. Parallèlement, la part des recettes d’investissement directs américains vers le Maroc a augmenté passant de 3,5% à 6,1%. Ce flux n’englobe pas les flux financiers d’aide américaine dont le Maroc continue de bénéficier.

A dire vrai, les tentatives pour remédier à ce paradoxe relationnel ne manquent pas. Elles pèchent cependant en percevant le Maroc non pas comme un élément indépendant dont la taille suppose une politique spécifique, mais en continuant à l’inscrire dans des cadres globaux ou dans des schémas régionaux hétérogènes. Cela traduit la logique de cercles concentriques qui caractérise la politique étrangère des États-Unis. C’est ce qui traduit l’initiative Eizenstat (Du nom de M. Stuart E. Einzenstat, ancien sous-secrétaire d’État aux affaires économiques, commerciales et agricoles de Bill Clinton) lancée quelques années après la tenue à Casablanca de la Conférence Économique sur le Moyen Orient et l’Afrique du Nord le 29 octobre 1994.

L’initiative sera rebaptisée ultérieurement Programme Economique Américain pour l’Afrique du Nord. Son objectif était de « resserrer les liens entre les États-Unis et les trois pays de l’Afrique du Nord en matière de commerce et d’investissements, de favoriser davantage le commerce entre nos pays, d’inciter un plus grand nombre d’entreprises américaines à investir dans la région et à créer des emplois bien rémunérées (…) et de favoriser la réduction des barrières internes entre les pays de l’Afrique du Nord, qui ont freiné les flux de commerce normaux entre ces pays ».
L’initiative intervient dans un contexte national marocain marqué par des formes de libéralisation tous azimuts.

Le Maroc continue en effet sa politique de privatisation des grandes entreprises, engage une restructuration du cadre juridique des affaires, établit le principe d’alternance politique qui a permis à l’ancienne opposition d’accéder au pouvoir et aborde la question épineuse des droits de l’Homme.
Pour les États-Unis, le Maroc continue d’être un allié stratégique, notamment pour la sixième flotte américaine en Méditerranée et pour le processus de paix au Proche-Orient. La participation à la guerre du Golfe de 1991, pendant laquelle 2000 soldats marocains ont été envoyés en Arabie saoudite consolide les liens entre le Maroc et l’Occident.

Par ailleurs, au moment même où l’Algérie plonge dans une crise politique dès 1991, le Maroc reflète l’image de pays-rempart contre l’extrémisme islamiste. « Le royaume, écrit YAHIA H. Zoubir, (Journal d’Études des Relations Internationales au Moyen Orient, 2006), renouait ainsi avec le statut de protecteur des valeurs occidentales contre « l’obscurantisme islamiste », après avoir rempli cette fonction contre le communisme au cours de la guerre froide. »

Mais l’initiative n’a pas suscité réellement d’enthousiasme. De multiples raisons expliquent ce constat. D’abord, elle a été considérée, dès le début, comme une réaction à chaud à la Conférence de Barcelone de 1995 qui, elle au contraire, était considérée comme une première offre réellement globale venant de l’Europe. L’initiative Eizenstat donne l’impression d’une proposition faite dans la précipitation. Elle inscrit faussement le Maroc dans un large espace défini non pas par l’administration américaine mais par la Banque mondiale (MENA : Middle East and North Africa).

Si sur ce point précis, elle converge avec le processus de Barcelone, qui lui aussi couvre un large éventail de pays aux cultures et structures socio-économiques et politiques différentes, ce dernier a le mérite, au moins, d’inclure une dimension sociale et politique dans ses dispositions. Cette dimension est totalement absente dans l’initiative Eizenstat. Cette distinction en fait un simple projet à forte valeur commerciale.

Ensuite, associer l’Afrique du Nord (et donc le Maroc) au Moyen-Orient, c’est faire fi de certaines divergences structurelles. Le processus dit de paix israélo-palestinien est bloqué car il a suivi depuis l’accord de Camp David de 1979 la politique de petits pas. Sans paix réelle, il difficile, pour ne pas dire impossible, d’espérer des retombées économiques aux pays du MENA.

Les six pays du Golfe, membres du Conseil de Coopération du Golfe ont crée le Marché Commun du Golfe qui s’est ouvert officiellement le 1er janvier 2008, première étape avant la difficile mise en place d’une monnaie unique. Leurs structures culturelles, économiques et politiques les prédisposent à une intégration régionale plus poussée que celle de l’UMA. L’UMA qui n’a jamais été qu’un fantasme maghrébin.
Enfin, cette initiative s’intéresse principalement au secteur privé. Elle fait de ce dernier le fer de lance de l’intégration économique. Les capacités financières et la structuration économique du secteur privé marocain ne sont pas à même de garantir une croissance durable. Il est donc indispensable qu’il y ait auprès de l’État et du secteur privé un troisième acteur, en l’occurrence l’investisseur étranger.

Ainsi, l’idée globalisante du départ va se rétrécir comme peau de chagrin. Il s’en suivra une mise à niveau des formes de coopération bilatérale. A ce propos, il convient de noter que sous l’impulsion d’Edward Gabriel, alors ambassadeur américain à Rabat, les États-Unis s’étaient engagés avec le Maroc dans le cadre d’un partenariat bilatéral renforcé avec à l’actif, un accord pour le commerce et l’investissement et un conseil maroco-américain pour le commerce et l’investissement. Deux missions commerciales appelées Bridges To Progress furent organisées en 1996 et 1997, et mieux encore l’investissement américain au Maroc atteint 350 millions de dollars en 1997, et les exportations marocaines vers ce pays augmentèrent de 45% durant la même année.

Il y a donc dans la politique étrangère américaine à l’égard du Maroc comme une sorte de va-et-vient entre un certain open regionalism, que traduiraient des initiatives globalisantes comme celle d’Eizenstat, et des formes de coopération bilatérales et souvent sectorielles. Ce constat n’est pas imputable aux seuls choix des États-Unis. Il est lié en grande partie à la logique conflictuelle et concurrentielle qui caractérise les rapports entre le Maroc et ses voisins du Maghreb, et notamment l’Algérie. Le Maroc est un allié stratégique de longue date. L’Algérie est un vaste pays doté de ressources énergétiques importantes. Il ne s’agit pas de choisir entre les deux, mais de maintenir leur adhésion aux grands desseins politiques des États-Unis, et surtout de ne pas les fragiliser au risque d’y voir émerger des forces extrémistes, au fort potentiel déstabilisateur.

Cette attitude équilibriste des États-Unis peut générer de l’incompréhension chez les décideurs marocains. La visite officielle de Mohammed VI aux États Unis en juin 2000 était l’occasion pour le Roi d’appeler au renouveau relationnel : « Conscients de la nécessité d’établir entre nous un climat propice à l’avènement d’un partenariat stratégique, dans sa dimension africaine, dans sa profondeur moyen-orientale, dans son espace méditerranéen et dans son prolongement européen et désirant ardemment hisser nos relations économiques au niveau de notre dialogue politique, nous nous devons d’agir avec détermination pour façonner un nouveau cadre de coopération en adéquation avec ces vastes profondes mutations géopolitiques, en phase avec les grandes avancées technologiques et en symbiose avec les nouveaux rapports économiques ».

« Façonner un nouveau cadre de coopération »

La formule est diplomatique. Elle porte en son sein la volonté du Maroc de ne plus être dans le suivisme total des Etats-Unis. Le Royaume diversifie ses partenaires, étend ses réseaux d’influence en Afrique et réduit sa dépendance. Mais par dessus tout, il n’admet plus que ses alliances ne se traduisent pas par un soutien franc et net à ses revendications légitimes, notamment celles qui ont trait au Sahara. A cet égard, la position des Etats-Unis brille son ambiguïté. Il serait naïf de croire que se sont les Nations-Unies qui détiennent la solution à ce conflit vieux de 40 ans. La sortie indigne du Secrétaire Général de cette organisation, soumis à la neutralité, pour qualifier d’occupation la politique du Maroc au Sahara obéit en réalité à une manœuvre américaine. John Kerry, secrétaire d’Etat, avaient soumis au Conseil de sécurité un projet de résolution proposant d’élargir le mandat de la Minurso à la surveillance des droits de l’homme au Sahara. Une manœuvre que le Maroc avait réussi à déjouer.

Les Etats-Unis cherchent une sorte de troisième voie qui irait au-delà de l’autonomie élargie proposée par le Royaume mais qui n’atteindrait pas entièrement l’indépendance. A cela, le Maroc s’oppose catégoriquement et à juste raison d’ailleurs. A dire vrai, le rôle du Secrétaire Général de l’ONU se limite à accompagner la vision des responsables américains. Il obéit au tempo politique orchestré par les Etats-Unis. Pour s’en rendre compte, il suffit de rappeler que tous les envoyés spéciaux de l’ONU au Sahara sont américains. Face à une Union Européenne qui n’arrive pas à s’imposer sur le plan international car elle est dépourvue d’une réelle politique étrangère commune, les Etats-Unis continueront à garder la main sur l’évolution de ce conflit.

Par ailleurs, du point de vue des décideurs marocains, les leçons sur les droits de l’Homme émanant des officines américaines (notamment l’ONG de Kerry Kennedy) connues pour leur hostilité aux intérêts du Royaume doivent cesser. Ainsi au mois de mai 2016, l’ambassadeur des États-Unis à Rabat, Dwight L. Bush sera convoqué à deux reprises. La première le 17 mai par le ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad et la seconde, le lendemain, par Nacer Bourita, ministre délégué aux Affaires étrangères. Les deux responsables marocains jugent fallacieux et mensonger le rapport du département d’État sur les droits de l’Homme. Le gouvernement marocain estime que le document préparé par les équipes de John Kerry « est passé de l’approximation de l’information à son invention pure et simple, de l’appréciation erronée au mensonge caractérisé ».

Il est vrai que les Etats-Unis ont un casier chargé d’atteintes aux droits de l’Homme. Les exemples ne manquent pas. Leur destruction de l’Irak sur fond du plus gros mensonge de l’histoire restera à jamais une tâche noire dans leur mémoire, tout comme les révélations qui évoquent un vaste programme de restitution (extraordinary rendition) mis en place par les services américains et l’existence de prisons secrètes de la CIA, appelées aussi sites noirs, révélée à la fin 2005 par le quotidien Washington Post et finalement reconnue officiellement par le Président George W. Bush le 6 septembre 2006. Dans son rapport annuel de 2005, Amnesty International parlait, en évoquant ces sites noirs, d’un « archipel du goulag ».

L’indispensable Royaume sans pétrole

Le 11 septembre 2001 a révélé une forme de déterritorialisation de la violence, pour reprendre l’expression d’Olivier Roy. La lutte contre le terrorisme définie par les États-Unis au lendemain du 11 septembre induit une organisation mondiale à laquelle doivent prendre part tous les pays. Dès lors, une terrorisation des relations internationales apparaît. Les pays du Sud, le Maroc compris, ne peuvent qu’y adhérer.

Hier, allié stratégique contre le bloc de l’Est, il est aujourd’hui pleinement impliqué dans ce que les États-Unis appellent the war against terror. À première vue, les nouvelles orientations de la politique étrangère américaine vont dans le sens d’un abandon de l’approche bilatérale préconisée par l’imparfaite initiative Eizenstat. Or, pour surprenant que cela puisse paraître, une “nouvelle’’ initiative Eizenstat est mise en œuvre. Édulcorée peut-être, mais on y voit clairement le remodelage de toute une zone, et une hiérarchisation des priorités nationales telles que définies dans « The National Security Strategy of United States », document publié par la Maison Blanche en septembre 2002.

Les États-Unis qui tenaient le régime algérien en quarantaine, voyaient avec hostilité le régime libyen, et manifestaient de l’indifférence pour la Tunisie et une timide cordialité avec le Maroc, tentent aujourd’hui de bousculer les lois de l’Histoire en poussant loin celles de la géographie. Désormais, c’est tout le Maghreb qui est intégré dans un grand projet régional à vocation globale, avec, entre autres, comme objectif une démocratisation des États autoritaires souhaitée par les néoconservateurs Richard Perle, William Kristol et Robert Kagan. La contrepartie en serait une meilleure coopération économique.

Or, un sentiment de circonspection l’emporte face au traitement différencié et au double langage observé par les États-Unis vis-à-vis de leurs alliés ou ennemis, et ce bien que leur programme de remodelage soit ambitieux.

Le Maroc compte bien tirer profit de ce traitement différencié. Dès l’intronisation de Mohammed VI, il attire l’attention des cercles de réflexion et de décision américains. Au lendemain du 11 septembre 2001, les dirigeants marocains affichent la sympathie du Royaume à l’égard des États-Unis en célébrant une cérémonie œcuménique à la Cathédrale de Rabat en hommage aux victimes. Durant cette cérémonie, ils affirment le soutien du Maroc aux États-Unis tout en mettant en avant les avancées du Royaume dans le domaine des droits de l’Homme (installation de l’Instance Équité et Réconciliation, l’ouverture politique, et la libéralisation continue dans le domaine économique). L’Histoire scellera encore plus le destin des deux pays au lendemain des attentats de mai 2003 à Casablanca.

Désormais, aux yeux des États-Unis, nul doute que le Maroc doit être le laboratoire de la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient élargi. Il sera le lieu d’annonce et d’expérimentation de cette politique qui se veut à la fois offensive et préventive. Offensive dans le sens où elle se fixe comme principal objectif une lutte totale contre le terrorisme. Préventive du fait qu’elle associe à ce combat, du moins de façon déclaratoire, la lutte contre les facteurs potentiels de la violence (pauvreté, éducation, exclusion sociale, etc.)

Six ans après la visite de Mohammed VI aux Etats-Unis, l’accord de libre échange signé en 2004 entre les deux pays entre en vigueur. Si le Maroc demeure le seul pays africain à avoir signé un tel accord avec les Etats-Unis prévoyant 9 secteurs de partenariat économique, il n’en demeure pas qu’il est un accord à forte teneur sécuritaire et politique. Robert Zoellick, alors sous-secrétaire d’Etat au State Department, ne s’en cache pas.

Lors de la signature de l’accord de libre-échange, Zoellick affirme sans détours « Step by step, the Administration is working to build bridges of free trade with economic and social reformers in the Middle East. Our plan offers trade and openness as vital tools for leaders striving to build more open, optimistic, and tolerant Islamic societies ». Par conséquent, derrière cet accord court en filigrane la volonté des ‫États-Unis‬ de maîtriser les sources d’instabilité et d’insécurité qui peuvent surgir en Afrique du Nord et de renforcer leur sphère d’influence politique, notamment vis-à-vis de l’Europe. Après Zoellick, Thomas Riley tempère : « C’est vrai, dit-il, le début a été politique dans le sens où nous avions décidé de passer un accord avec le Maroc, un pays ami et allié, avec qui nous avons collaboré sur plusieurs dossiers. Ce choix a été fait après que le président américain ait rencontré le Roi du Maroc en 2002. Cependant, la base de l’accord est économique. Nous avons décidé de faire des efforts pour que, tous ensemble, nous arrivions à changer l’environnement au Maroc. (…). Oui, l’accord était politique mais ses résultats seront économiques. »

Cet accord est politique à bien des égards. Tout d’abord, s’il s’agissait d’un accord purement économique comme le martèlent les autorités des deux pays, on ne voit pas ce qui empêcherait les États-Unis, avec tout le pragmatisme qui caractérise leur politique étrangère, d’en généraliser le procédé. Le commerce extérieur global des Etats-Unis avec le Maroc reste faible. Par conséquent, l’impact social et économique de l’accord de libre-échange sur le Maroc semblerait maigre. Il est, au mieux, marginal. Il peut devenir, au pire, nuisible en ce qui a trait à des enjeux comme l’agriculture (l’ouverture du marché marocain au blé américain), les règles d’origine, les produits marocains d’exportation textile, le prix des médicaments, les OGM, etc.

Sans restructuration profonde des secteurs de production marocains, ces derniers risquent tout simplement la disparition. C’est dans cette optique que s’inscrit l’aide financière attribuée par Millennium Challenge Corporation (MCC), notamment le prêt de 697,5 millions de dollars accordé pour soutenir la croissance économique et réduire la pauvreté dans le pays sur une période de cinq ans. Pour autant, cela n’a pas atténué les farouches oppositions exprimées par plusieurs groupes à l’égard de l’accord. Les craintes portent par exemple sur l’accès aux médicaments qui serait en danger en raison des règles sophistiquées de propriété intellectuelle que contient l’accord. Une autre crainte concerne le pluralisme culturel qui serait menacé par la prise de contrôle des médias marocains et des secteurs culturels par des groupes comme Walt Disney, Voice of America et CNN.

L’approche stratégique

Malgré ces réserves, le Maroc continue d’intégrer les approches stratégiques des Etats-Unis. Ainsi, il se voit attribuer le statut de partenaire privilégié de l’OTAN, après s’être vu accordé celui d’allié majeur non-Otan. Mais cette protection a naturellement un prix. Il se traduit par une coopération renforcée dans le cadre de l’opération Active Endeavour lancée par l’OTAN après le 11 septembre 2001 dans le but de surveiller le trafic maritime dans le détroit de Gibraltar. Cela dit, les relations du Maroc avec l’OTAN remontent aux années 1990. Le Royaume s’est distingué par sa contribution active aux opérations de maintien de la paix, en particulier en Bosnie (Sfor) et au Kosovo (Kfor). Mais force est de constater que la complicité avec les États-Unis est pour beaucoup dans ce rapprochement accéléré et approfondi entre l’Alliance atlantique et le Royaume.

Les deux pays, en effet, ont convenu d’ouvrir un dialogue sur les questions de défense et de sécurité, dans la perspective d’améliorer les manœuvres conjointes et d’envisager d’autres initiatives multilatérales avec d’autres pays impliqués dans le processus de l’initiative méditerranéenne de l’OTAN.

Bien qu’à cet égard deux questions doivent être distinguées, l’une d’ordre bilatéral concernant les rapports Maroc – OTAN, l’autre d’ordre multilatéral se rapportant aux liens de l’OTAN avec la région en général, il n’en demeure pas moins que sur ces deux questions, les États-Unis, chef de file de l’organisation militaire, continuent à peser lourdement sur les décisions finales.
Une première illustration de cette otanisation de la politique sécuritaire marocaine sous l’impulsion des États-Unis est un accroissement des manœuvres militaires à caractère plurinational auxquelles participe le Royaume.

Les plus importantes furent les manœuvres aéronavales de l’OTAN du 11 au 16 juillet 2004 en Méditerranée et au large des côtes atlantiques du Portugal et du Maroc dirigés par le vice-amiral américain, Harry Ulrich, commandant de la 6ème flotte. Le dialogue méditerranéen supervisé par l’OTAN depuis 1994 est certainement pour beaucoup dans cet accroissement. Ce dialogue a franchi une nouvelle étape avec l’Initiative d’Istanbul, adoptée en juin 2004 en Turquie lors du sommet de l’OTAN, qui prévoit d’engager un processus de transformation politico-militaire interne et la promotion d’un partenariat avec les pays adhérents du dialogue méditerranéen. Depuis la réunion inaugurale de la Plateforme d’interopérabilité tenue au Pays de Galles en septembre 2014, la coopération entre le Maroc et l’OTAN a été caractérisée notamment par un échange de visites et la participation régulière des FAR à toutes les phases de la majorité de 9 exercices de l’OTAN, en particulier l’exercice de grande visibilité Trident Juncture 2015.

Une deuxième illustration, en rapport avec la première, est la poursuite des discussions pour l’installation éventuelle sur le territoire marocain de certaines structures du 6ème commandement régional militaire américain (AFRICOM). Face au refus de nombreux pays africains, dont l’Algérie, d’accueillir le siège de ce commandement militaire, les États-Unis ont soulevé cette question avec le Maroc.

Les États-Unis semblent s’intéresser au Sud du Royaume, précisément Laâyoune, pour un double intérêt stratégique. D’une part, il est situé non loin d’une vaste zone peu peuplée et soupçonnée d’abriter une nouvelle base arrière des groupes terroristes agissant dans le Sahel et dans le Maghreb. D’autre part, il dispose d’un accès sur l’Atlantique, ce qui est d’un intérêt vital pour l’US Navy.

C’est dans cette agitation relationnelle à forte teneur politique que s’insère l’ « Initiative de Grand Moyen-Orient (IGMO)» (Greater Middle East Initiative, GMEI). L’IGMO a approfondi la première étape accomplie par le Département d’État le 12 décembre 2002 avec l’ « Initiative de partenariat au Moyen-Orient » (Middle East Partnership Initiative, MEPI). Évoquée tout d’abord devant un parterre de néoconservateurs de l’American Enterprise Institute (AEI), lors d’un discours prononcé le 26 février 2003, puis développée le 9 mai 2003 à l’université de Caroline du sud, la doctrine de remodelage du Grand Moyen-Orient (GMO) est destinée à un vaste ensemble d’États aux profils très divers (les 22 pays de la Ligue des États Arabes et 5 États non arabes) s’étendant du Pakistan à la Mauritanie, dont elle vise à transformer le paysage politique et économique.

Mal perçu tout d’abord par nombre de pays de cette zone, peu convaincus de la sincérité de l’engagement américain et de la capacité du projet à couvrir une zone aussi hétérogène que l’est le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, le plan fut remanié afin de pallier à ses insuffisances et présenté de nouveau sous le titre de « Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord ».

Le Maroc a servi de tribune pour l’exposition des grandes lignes du plan américain en abritant les travaux du Forum pour l’Avenir à Rabat les 10 et 11 décembre 2004. Durant ces deux jours, les responsables du G8 et de 23 pays arabes et musulmans ont débattu du calendrier et de la nature des réformes à engager dans les pays arabo-musulmans. Initié, défendu et promu par la diplomatie américaine, le Forum est présenté comme le prolongement du sommet arabe de Tunis de mai 2004 et du sommet du G8 à Sea Island en juin de la même année. Mais il est surtout la seconde manifestation de l’Initiative du Grand Moyen-Orient. Le Forum s’est achevé sur un engagement collectif visant à entreprendre davantage de réformes économiques.

L’opposition islamiste

Dans sa déclaration finale, les participants mentionnent la Déclaration d’Agadir de mai 2001 (prévoyant la création d’une zone de libre échange arabe) et appellent à agir en commun avec l’OMC, le G8 et les institutions financières internationales.Cela dit, les arguments critiques vis-à-vis de la position marocaine ne manquent pas. Au niveau interne, plusieurs partis et associations marocaines laïques (Association marocaine des droits de l’Homme, AMDH) ou islamistes (Parti de la justice et du développement) et l’association islamiste Al Adl Wal Ihsane ont condamné ce Forum. Plus de 40.000 marocains, essentiellement des islamistes, ont manifesté le 28 novembre 2004 à Rabat pour exprimer leur refus du forum en scandant des slogans anti-américains. Au niveau international, l’unanimité n’est pas plus au rendez-vous. La France estime que les outils de concertation, de coopération et de développement avec les pays arabo-musulmans « existent déjà à l’instar du processus euro-méditerranéen décidé en 1995 à Barcelone ». Refusant la politique de la chaise vide, la France représentée à Rabat par Michel Barnier, alors ministre des Affaires étrangères, a insisté pour que le « règlement des conflits » (Irak, Palestine) figure au centre de la déclaration finale.

Un Royaume qui se réforme politiquement, se modernise économiquement, qui est modéré religieusement, stratégique géographiquement ne peut qu’intéresser les États-Unis. Il s’accommode avec un certain messianisme américain. Les défis qui sont les siens sur les plans sécuritaires et l’étendue de ses influences en Afrique et dans le monde arabe et musulman devraient inciter l’Amérique (toujours) en guerre contre le terrorisme à reconsidérer sa position à son égard…Donald Trump n’y changera rien malgré ses saillies pittoresques…
So don’t worry, dear Kingdom !

Hamid DERROUICH
Docteur en Science Politique – Réalisateur de films documentaires

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Source : lnt.ma

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